Jean-Jacques K. Somwe
Titulaire d‘une maîtrise en santé publique, doctorant en sciences naturelles de la santé
Vice-Président du Forum des Leaders Noirs Communautaires de Hamilton
Président Honoraire de la Communauté Congolaise de Hamilton et ses environs (2018-2024)
Pour comprendre ce que sont les déterminants sociaux de la santé, il faut admettre que de nombreux facteurs ont une influence sur notre santé. Tout d’abord, nous avons chacun et chacune notre propre bagage génétique et nous faisons tous des choix de vie qui nous correspondent. Ensuite, nous ne naissons, grandissons, vivons, travaillons et vieillissons pas tous dans le même milieu.
D’autre part, certaines personnes ont davantage recours à la médecine traditionnelle tandis que d’autres ont recours à la médecine moderne. Selon la définition officielle de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la première « se rapporte aux pratiques, méthodes, savoirs et croyances en matière de santé qui impliquent l’usage à des fins médicales de plantes, de parties d’animaux et de minéraux, de thérapies spirituelles, de techniques et d’exercices manuels – séparément ou en association – pour soigner, diagnostiquer et prévenir les maladies ou préserver la santé ». La seconde se base sur la recherche scientifique et le développement de produits pharmaceutiques.
Ceci étant dit, nous pouvons observé que dans certains pays africains, les populations ont leur propre façon d’aborder la santé, elles optent pour des pratiques s’accommodant mieux à leurs croyances et besoins, elles sont donc portées vers la médecine traditionnelle.
Ironiquement, de nombreuses personnes d’origine africaine ont dû quitter leur pays d’origine afin d’avoir accès à des services sociaux et sanitaires modernes et de qualité.
Je m’interroge donc sur la possibilité de réconcilier la vision de ces personnes et leurs déterminants sociaux « d’origine » avec les facteurs qui influencent leur santé et leur bien-être lorsqu’elles immigrent.
Cette interrogation soulève la problématique de l’applicabilité des principes divergents de ces deux médecines en matière de santé. Pour y répondre, il faut d’abord comprendre cette notion : la santé est-elle un concept universel ? Est-elle comprise de la même manière par tous et toutes ?
Qu’est-ce que la santé réellement?
La santé est un concept profondément ancré dans la culture, ce qui explique pourquoi elle est définie de manière si diversifiée et pourquoi elle est aussi contestée. En effet, il est largement admis que les racines culturelles, l’éducation et le contexte dans lequel on vit influencent le point de vue de chacun, mais aussi ses propres intérêts. En d’autres termes, la façon dont on comprend la santé et ce qui peut le mieux répondre à ses besoins à soi, peut affecter comment on décidera d’intervenir pour s’assurer une bonne santé.
L’OMS définit la santé comme un état de bien-être physique, mental et social complet et pas seulement l’absence de maladie ou d’infirmité. Dans ce contexte, la notion de la santé devient plus large et complexe à définir. À fortiori, le rendement en matière de santé devient lui aussi difficile à mesurer et c’est justement là que l’enjeu de la santé des personnes d’origine africaine trouve son essence et son justificatif.
D’autre part, la population générale n’accorde pas nécessairement la même importance que les professionnels des services de santé à la santé et aux facteurs qui l’influencent. Savoir comment la population noire, et qui plus est des personnes d’origine africaine, comprennent ce que signifie être en bonne ou en mauvaise santé, avoir une maladie, etc. constitue une importante première étape pour intervenir de façon mesurée.
En effet, il est souhaitable que les professionnels des services de santé comprennent le niveau de complexité que chaque individu représente et sachent analyser les facteurs culturels, économiques, spirituels et autres.
Collaboration intersectorielle
Les déterminants sociaux de la santé s’appuient sur une idée selon laquelle la santé n’est pas causée uniquement par la maladie mais par des conditions sociales telles que le revenu et le statut social, le niveau d’éducation, les expériences vécues pendant l’enfance ou les comportements sains.
Bien entendu, il existe un lien entre la santé et les déterminants sociaux de la santé. Le sujet de litige entourant les déterminants sociaux de la santé et le bien-être des ascendances africaines réside dans la priorisation de leurs besoins qui sont largement influencés par leurs convictions.
Or, une solution possible pour résoudre ce problème se trouverait être dans une intervention bien connue dans le domaine de la santé publique : la collaboration intersectorielle. Il s’agit de mettre en commun le travail de différents secteurs, dans ce cas-ci, avec le secteur de la santé publique. C’est l’un des remèdes efficaces dont on dispose pour concilier le monde des croyances fermes en quelque chose d’occulte et le monde de la science moderne.
Prenons par exemple le cas d’un malade d’origine africaine ayant un problème de santé mentale et qui opte pour un traitement traditionnel africain pour veiller à son bien-être. Il ne devrait pas être critiqué ou marginalisé par la médicine moderne. Au contraire, les deux points de vue devraient pouvoir collaborer et être considérés dans une intervention équilibrée et réussie. Les deux bénéficient l’un de l’autre sur des plans différents. Il faut privilégier une approche constructive car l’ultime objectif est d’assurer le bien-être de la personne.
Prenons aussi l’exemple d’une patiente ayant contracté la malaria, maladie dont les symptômes, le diagnostic et le traitement étaient inconnus du personnel médical local canadien qui la croyait infectée par le virus Ébola. Ce virus étant souvent fatal, la patiente fut mise en quarantaine et une période d’investigation fut ouverte qui prit des proportions démesurées. Heureusement, un médecin d’origine africaine établi dans la région a pu diagnostiquer la maladie correctement ce qui a consolidé la cohésion et la solidarité des membres de la communauté.
Aussi, la santé publique échoue dans sa mission lorsqu’elle ne reconnaît pas les facteurs interdépendants qui jouent un rôle important sur l’état de santé des individus. Mais elle réussit lorsqu’elle applique une approche holistique qui permet d’expliquer l’état de santé non seulement à travers la médecine moderne, mais aussi la matrice de facteurs multiples qui influencent le bien-être. Afin de ne pas négliger les déterminants sociaux de la santé et du bien-être des personnes d’origine africaine, l’accent doit être mis sur l’action collective et le discernement collaboratif.